Les délocalisations d'emplois de haut savoir - À quoi peuvent s'attendre les ingénieurs québécois?
Pierre Martin et Christian Trudeau
Parmi les défis posés par la mondialisation, le plus récent est celui des délocalisations vers les pays émergents à bas salaires. Il est préoccupant que certaines occupations de haut savoir soient vulnérables à ce phénomène.
C’est notamment le cas des ingénieurs. Plusieurs exemples récents ont défrayé les manchettes, dont l’annonce par CGI de l’embauche de 3000 ingénieurs dans ses bureaux de Bangalore, en Inde. Ce genre de chiffres en inquiète plus d’un.
En quoi consistent les délocalisations de services? Quel en est l’impact global? Les emplois des ingénieurs sont-ils vulnérables? Combien d’emplois seraient à risque? Quel est l’effet de ce phénomène sur les ingénieurs? Comment réagir?
Ces questions sont abordées dans un rapport qui vient d’être rendu public par le Réseau des ingénieurs du Québec . Elles préoccupent au premier chef les ingénieurs, mais elles sont aussi d’une importance capitale pour l’ensemble des Québécois, car la capacité d’innovation d’une société est un pilier de sa prospérité.
Comprendre les délocalisations de services
Les développements technologiques de la dernière décennie ont rendu possible pour une entreprise de faire effectuer certaines tâches à des milliers de kilomètres de son centre d’opération, tout en les intégrant à son flot de travail. Dans certains domaines de haut savoir, il existe une main-d’œuvre qualifiée de plus en plus abondante dans des pays à faible coût tels l’Inde ou la Chine.
Les délocalisations prennent la forme d’investissements dans des filiales étrangères ou, le plus souvent, d’impartitions de tâches spécifiques à des firmes basées outre frontière. Les entreprises qui adoptent cette stratégie le font d’abord pour tirer parti des bas salaires, mais la qualité de la main-d’œuvre spécialisée dans les pays émergents s’améliore rapidement. Il faut dire que les risques reliés à l’environnement d’affaires de ces pays représentent un « pensez-y bien » pour les gestionnaires.
Selon les calculs que nous avons effectués à partir d’une étude du McKinsey Global Institute, nous estimons à 280 000 le nombre de personnes au Québec qui occupent des emplois de services ayant une chance potentielle d’être délocalisés. Parmi ceux-ci, nous estimons que le nombre d’emplois que les entreprises québécoises pourraient combler à l’étranger entre 2003 et 2008 est d’environ 20 500. Il importe de noter qu’un poste comblé à l’étranger n’est pas nécessairement perdu ici, Si on met ces chiffres en relation avec le total des emplois ou le taux de roulement naturel des travailleurs, ils ne sont pas alarmants.
Politiquement, la perception est tout autre. Aux États-Unis, par exemple, les délocalisations provoquent depuis quelques années beaucoup de remous dans l’opinion.
Les délocalisations en ingénierie
Ce n’est pas d’hier que la profession d’ingénieur au Québec est ouverte à la concurrence mondiale. L’énorme développement de l’offre d’ingénieurs dans des pays émergents, lié à celui des technologies qui rendent possible leur intégration au processus d’ingénierie d’entreprises nord-américaines, change toutefois considérablement la donne.
Ce ne sont pas toutes les tâches d’ingénierie qui peuvent être délocalisées. Plusieurs requièrent un contact avec le milieu d’intervention ou une collaboration étroite avec les clients ou les autres secteurs d’une entreprise. Par contre, certaines tâches plus routinières ou standardisées peuvent être confiées à des ingénieurs à l’autre bout du monde. Parfois, même, cette distance représente un avantage alors que des équipes se relaient 24 heures sur 24.
Dans ce marché global de l’impartition en génie, l’Inde s’est taillée une place enviable et les firmes indiennes font des efforts considérables pour répondre à la demande massive pour leurs services.
Les différences de coûts sont impressionnantes. En Inde, un ingénieur en début de carrière coûte 6 000 à 10 000 dollars américains par année. Les salaires augmentent rapidement pour les spécialités très en demande, mais même si on tient compte de tous les coûts afférents aux contrats d’impartition, l’attrait de ce marché est difficile à résister pour les gestionnaires qui opèrent dans un environnement férocement concurrentiel.
Lorsqu’on voit les chiffres sur le nombre de diplômés en génie qui sortent annuellement des universités chinoises et indiennes, on est tenté de conclure qu’il s’agit d’un véritable tsunami qui ensevelira tous les ingénieurs des pays à coûts élevés. Pourtant, un examen plus attentif révèle que le nombre de jeunes ingénieurs qui peuvent effectivement fournir un travail acceptable pour les entreprises multinationales occidentales ne représente qu’une fraction de ce total (10 % en Chine, 25 % en Inde).
Donc, l’étude de McKinsey citée ci-dessus chiffre à 734 000 l’offre potentielle d’ingénieurs qualifiés, de technologues et de programmeurs dans les pays à faibles coûts qui pourraient occuper de tels postes en 2008. De ceux-là, on estime à 596 000 l’offre d’ingénieurs et de spécialistes apparentés des pays émergents qui devraient être engagés par des firmes occidentales en 2008.
L’impact sur l’emploi en génie
Pour le Québec seulement, nous estimons à 6 400 le nombre de tels postes délocalisés par des entreprises québécoises en 2008, dont environ 30 à 40 % seraient des emplois normalement remplis par des ingénieurs certifiés.
Ceci se traduira-t-il par des pertes nettes d’emplois? Dans l’hypothèse d’une stagnation de la demande d’ingénieurs par les entreprises québécoise, oui, mais une croissance modeste d’environ un pourcent par année de la demande d’ingénieurs pourrait suffire à compenser pour ces délocalisations et se solderait par un gain net de 1 200 emplois. En présence d’une forte concurrence étrangère, tout relâchement de la demande pourrait entraîner des mises à pied et/ou des pressions à la baisse sur les salaires.
Si, par contre, la demande croît plus vite que l’offre interne, les entreprises devront consolider leurs partenariats étrangers en impartition, ce qui affaiblirait d’autant le développement d’une expertise québécoise essentielle au maintien et au développement de notre capacité d’innovation.
Un appel à une politique industrielle cohérente
Malgré les succès du génie québécois face à la concurrence internationale, la vague actuelle de la mondialisation, marquée par les délocalisations, exige qu’on y accorde une attention particulière.
Le génie québécois ne se porte pas mal et l’heure n’est ni à la panique ni aux réactions protectionnistes face aux délocalisations. Personne ne croit que les délocalisations entraîneront la disparition de la profession d’ingénieur, mais le phénomène est en voie de transformer la nature du travail d’ingénieur.
Même si les scénarios catastrophistes ne tiennent pas la route, il importe de prendre des moyens énergiques pour faire face à cette nouvelle donne globale et en tirer le meilleur parti possible. En effet, au jeu des délocalisations, les pertes potentielles sont substantielles, mais les gains potentiels le sont aussi.
Si le Québec mise juste et favorise le développement des cerveaux dont dépendent les secteurs de pointe à forte valeur ajoutée, s’il entretient un environnement d’affaires attrayant, il n’est pas dit qu’il ne pourra pas bénéficier au solde des migrations d’emploi de haut savoir et en ressortir plus fort. Pour ce faire, il faudra éviter de céder à la tentation protectionniste et mettre en place des politiques industrielles adaptées à ce nouveau contexte.
Téléchargez l'étude complète (54 pages)
Téléchargez la présentation de Pierre Martin et Christian Trudeau (27 pages)
Consultez d'autres sites sur la délocalisation des emplois
Pierre Martin est professeur de science politique et directeur de la Chaire d’études politiques et économiques américaines, Université de Montréal.
Christian Trudeau est candidat au doctorat en sciences économiques et chercheur à la Chaire d’études politiques et économiques américaines, Université de Montréal
This page contains private data.
Please, use the login form in the upper right corner of this page.

0 comment(s)